Monsieur Horace Silver.
Il a l’air timide, pas tout à fait à sa place ce petit bonhomme avec sa tête de premier et sa cravate de traviole lorsqu’il s’adresse à son audience de jeunes Néerlandais tout blancs venus écouter du djaze tout noir. Il espère qu’ils vont aimer. Il s’excuse presque de déranger et donne la recette : “Minor blues written in 6/8 time with a latin beat added to it” un peu comme un cuistot qui essaierait de se rassurer en énonçant la liste des ingrédients de son plat : “Avec toutes ces bonnes choses ça va être bon, hein ? Pas vrai ?” Ils vont aimer pour sûr et ce soir là ils ont dû ressentir ce même petit balancement venu des muscles fessiers et qui vous caoutchoute les os jusqu’au sommet du crâne. Mouvement irrépressible, lancinant, allez-y c’est pas grave personne ne vous voit derrière votre écran.
Les ingrédients sont là : une rythmique syncopée, un motif répété, ressassé, hypnotique, c’est la main gauche du pianiste qui prend celle de l’auditeur suivie de peu par la droite. Le batteur et le bassiste finissent de poser la charpente. Tout est en place, la “section rythmique” comme disent les milieux informés. Le thème ne tarde pas emmené par la soufflerie cuivrée et pétante, une des marques de fabrique du Hard Bop. L’ombre d’Ellington plane sur l’harmonie (E-flat minor et B7 nous disent les spécialistes, une structure particulièrement affectionnée par le dit Duc).
Ça tangue comme une vieille Chevrolet Impala, c’est classe, ça brille. Pas trop vite, ça ronronne juste ce qu’il faut. Last exit before Brooklyn Bridge.
Et sur la scène, même Néerlandaise, ça chauffe, ça respire ça transpire tout ce que ça peut goutter, ça souffle et ça vit. Du blues, latino, funky, du jazz ? C’est bon et on se fiche de savoir ce que dit l’étiquette, l’ivresse est bien là.
C’est que Monsieur Horace Silver connait son affaire, en 1954 il a fondé avec le batteur-artilleur Art Blakey (dites Artte Blaqui dans les soirées) le groupe phare du courant Hard Bop, le Jazz Messengers qui au cours de ses innombrables moutures et pendant près de 30 ans verra passer toutes les pointures du jazz moderne. Les Jazz Messengers c’est Moanin’ et bien d’autres morceaux qui mettent encore le feu à nos moquettes (mais on aura l’occasion d’en reparler ici. Pour sûr)
Le Hard Bop fut révélé au monde avec cette formation des Jazz Messengers, messagers d’un jazz en réaction au Jazz Cool, un jazz né sur la côte ouest, policé et le plus souvent blanc. Ils donnaient eux à entendre un Jazz qui prônait le retour aux sources du blues, du gospel, du rhythm and blues. Black is beautiful.
En 1956 nos compères se séparent, deux leaders dans un seul groupe c’est souvent trop et Monsieur Horace Silver part de son côté monter son quintet qui produit un premier disque en 1956 : 6 Pieces of Silver. Le hit Señor Blues (que l’on entend ici, donc) consacre le succès de la formation et Horace Silver dans son rôle de leader. En même temps c’était gagné d’avance, à l’exception du batteur (Art Blakey), la formation est exactement celle des Jazz Messengers au moment du départ de Monsieur Horace Silver.
L’album est bien entendu enregistré sous le label new-yorkais Blue Note, la maison du Hard Bop auprès de laquelle il restera près de 30 ans. Si le morceau est connu, l’album l’est moins : à écouter sans retenue.
6 Pieces of Silver (1956) – Blue Note (25648)
Horace Silver (piano); Bill Henderson (vocals); Hank Mobley, Junior Cook (tenor saxophone); Donald Byrd (trumpet); Doug Watkins, Gene Taylor (bass); Louis Hayes (drums)